Le fleuve romain
Arles-Rhône 3 : sept mois de plongée pour remonter un bateau de 2 000 ans
En 2004, lors d'une mission de cartographie archéologique dans le Rhône à Arles, des plongeurs du DRASSM remarquent une pièce de bois qui affleure à peine des sédiments, sur la rive droite, entre quatre et neuf mètres de fond. Personne n'imagine alors qu'elle appartient à un bateau de trente et un mètres, presque entièrement conservé, endormi là depuis le milieu du Ier siècle.
Un chaland, pas une galère
Arles-Rhône 3 — son nom de code archéologique — est un chaland : un bateau à fond plat, conçu pour le fleuve et non pour la mer. Ces embarcations étaient les camions de l'Antiquité. Elles remontaient le courant à la force du halage, chargées de tout ce qui alimentait Arelate, plaque tournante entre la Méditerranée et la Gaule.
Lors de son dernier voyage, celui-ci transportait des blocs de calcaire — vingt et une tonnes — extraits des carrières de Saint-Gabriel, à une quinzaine de kilomètres au nord d'Arles. Les pierres reposaient dans un caisson central composé de cent quarante éléments amovibles. Un aménagement modulable, ce qui laisse penser que le bateau transportait aussi bien d'autres marchandises : laine, céréales, sel. Des champignons liés à des déjections de chèvres et de moutons, retrouvés piégés dans la poix de la coque, ont même trahi un transport de bétail.
Sept mois sous l'eau, dix tronçons
Fouillée à partir de 2008, l'épave est classée trésor national. Le Conseil général des Bouches-du-Rhône décide de la remonter dans le cadre de Marseille-Provence 2013. Le chantier s'ouvre le 13 avril 2011 et s'achève le 16 novembre : sept mois de plongées quotidiennes, menés par les archéologues du musée départemental Arles antique avec les scaphandriers d'O'Can et le bureau Ipso Facto, sous la direction scientifique de l'archéologue-plongeuse Sabrina Marlier.
Les chiffres donnent le vertige. Neuf cents mètres cubes de sédiments fouillés et tamisés — le dépotoir portuaire qui recouvrait l'épave — pour environ trois mille objets récoltés. Puis la coque est sciée en dix tronçons de trois mètres, remontés un par un, avant deux années de traitement au laboratoire ARC-Nucléart de Grenoble.
Le fleuve avait fait, sans le savoir, ce qu'aucun musée n'aurait su faire : conserver.
Pourquoi le bois a tenu deux mille ans
C'est là que l'histoire rejoint la nôtre. Si ce bateau nous est parvenu presque complet, ce n'est pas malgré le fleuve : c'est grâce à lui. Enfoui sous les sédiments, le bois s'est retrouvé privé d'oxygène, à l'abri de la lumière, dans une eau froide et stable. Les organismes qui dévorent le bois n'y survivent pas. Le limon du Rhône n'a pas seulement enseveli le chaland — il l'a scellé.
Les mêmes conditions ont épargné des centaines d'amphores, des céramiques intactes, et jusqu'au célèbre buste attribué à Jules César. Sur le fond du Rhône, le temps ne passe pas à la même vitesse qu'à la surface.
Le club très fermé des bateaux remontés
Depuis le 4 octobre 2013, le chaland est exposé au musée départemental Arles antique, dans une aile de huit cents mètres carrés construite pour lui, avec près de cinq cents objets du port romain. Il rejoint ainsi un club minuscule : celui des navires anciens retrouvés entiers, renfloués et présentés au public — le Vasa de Stockholm, la Mary Rose de Portsmouth, la jonque Nanhai 1 de Canton, les bateaux vikings d'Oslo.
Et il rappelle une chose simple, que RHODANUS a prise au mot : ce fleuve est une cave. Il l'a toujours été.
Sources